Les trajectoires invisibles d’une mobilité franco-sénégalaise autour du sport, de l’interculturalité et de la réduction des inégalités
Que reste-t-il d’une mission de volontariat lorsque la mission est terminée ?
Il reste les activités réalisées, les personnes rencontrées et les projets menés. Mais il reste aussi quelque chose de moins visible : des compétences, des relations, une nouvelle confiance en soi, une autre manière de regarder le monde et parfois la capacité de faire autrement.
L’expérience d’Amar Diop et Niama Sidibé, engagés dans une dynamique de mobilité entre la France et le Sénégal, illustre cette dimension souvent moins documentée du volontariat.
À travers un micro-projet consacré à l’Objectif de développement durable 10 — Réduction des inégalités, ils ont utilisé le sport comme support de sensibilisation, d’échange et d’apprentissage. Mais au-delà des activités, leur expérience permet surtout d'observer comment une mission peut devenir un espace de transformation individuelle, de rencontre interculturelle et d’expérimentation.
Deux trajectoires qui se rencontrent
Amar Diop, volontaire du Collectif des Volontaires du Sénégal, a effectué une mission de service civique international à l’Auberge de Jeunesse du 17, à La Rochelle, dans le cadre d’un programme de mobilité porté avec Cool’eurs du Monde. Son parcours est orienté vers la coordination de projets, la facilitation interculturelle et le volontariat institutionnel.
Niama Sidibé a effectué le chemin inverse. Volontaire française en service civique international, elle a été accueillie au Sénégal par le CODEVS et déployée au Centre d’Innovation Sociale et Environnementale de Mbour.
Deux parcours, deux environnements et deux expériences différentes.
Mais une même possibilité : sortir de son cadre habituel pour apprendre autrement.
C’est dans cet espace de rencontre qu’est né leur micro-projet autour de l’ODD 10.
Le sport comme langage commun
Le choix du sport répondait à une volonté simple : rendre concrètes des notions qui peuvent parfois sembler abstraites.
Égalité, inclusion, réduction des inégalités, vivre-ensemble : ces concepts prennent une autre dimension lorsqu’ils sont abordés à travers une expérience collective.
Le projet a ainsi utilisé le sport comme un support pédagogique et social. L'objectif n'était pas seulement de pratiquer une activité physique, mais de créer un espace permettant de parler, d’échanger et de réfléchir aux relations entre les individus.
Cette approche produit un premier enseignement :
La sensibilisation prend une autre force lorsqu'elle peut être vécue.
Le sport devient alors un langage commun. Il permet d'entrer en relation avant même d'avoir trouvé les mots.
Expérimenter plutôt que simplement transmettre
Le projet a été construit autour de plusieurs étapes : cadrage, préparation, animation et restitution.
Les volontaires ont dû définir les objectifs, préparer les activités, adapter les contenus aux publics et faire face aux réalités du terrain.
Cette expérience est importante parce qu'elle montre une évolution du rôle du volontaire.
Le volontaire n'est plus seulement celui qui exécute une activité conçue ailleurs.
Il peut devenir progressivement :
observateur → concepteur → animateur → facilitateur → producteur d'expérience.
À La Rochelle, une activité de tourisme durable à vélo a notamment réuni des participants français, grecs et portugais. Le vélo a servi de support à une expérience collective autour de l'inclusion et de la cohésion.
Cette expérience a permis aux volontaires de développer leur capacité d'adaptation, leur anticipation, leur intelligence situationnelle et leur résilience.
Ces compétences sont difficiles à réduire à un indicateur unique.
Elles se construisent dans l'action.
Et c'est précisément ce qui donne au volontariat une valeur particulière : apprendre en faisant.
Au Sénégal, une activité qui devient une possibilité
Au Sénégal, le projet a pris la forme d’une session de fitness autour du sport, du bien-être et de l’inclusion.
Mais l'élément le plus intéressant n'est peut-être pas la session elle-même.
À la suite de cette activité, le fitness a été intégré à la programmation du centre et devait devenir un rendez-vous régulier.
Cette évolution mérite d'être distinguée d'un simple indicateur de participation.
Une activité ponctuelle peut produire un effet ponctuel.
Mais lorsqu'une pratique est reprise par une organisation et inscrite dans sa programmation, elle commence à devenir une possibilité durable.
Il serait excessif d'attribuer à une seule activité la création d'un changement structurel.
Mais il est possible de constater qu'une expérimentation portée pendant une mission a contribué à ouvrir un espace de continuité.
C'est une forme d'impact plus discrète, mais importante à documenter.
Ce que les chiffres ne racontent pas
Lorsque l'on évalue une mission de volontariat, les premiers indicateurs sont souvent les plus visibles :
nombre d'activités, nombre de participants, nombre de projets réalisés.
Ils sont nécessaires.
Mais ils ne suffisent pas.
Que se passe-t-il dans la personne qui apprend à organiser sa première activité ?
Que devient celui qui doit adapter son projet face à une situation imprévue ?
Que produit la rencontre avec une culture différente sur les représentations d'un volontaire ?
Et surtout : que reste-t-il après le départ ?
Le portfolio de cette expérience fait apparaître plusieurs transformations : une plus grande capacité à planifier, à s'adapter, à gérer des situations nouvelles, à travailler en équipe et à porter une initiative à impact social.
Les volontaires rapportent également une progression de leur confiance dans leur capacité à agir.
Cette dimension est fondamentale.
Car le volontariat ne produit pas uniquement un service rendu à une communauté.
Il peut également produire du capital humain.
Une personne revient avec davantage de capacité à prendre des initiatives, à travailler avec des publics différents, à résoudre des problèmes et à transférer ses apprentissages dans un autre environnement.
La mobilité comme circulation
L'expérience d'Amar et de Niama permet également de dépasser une conception unidirectionnelle de la mobilité.
Il ne s'agit pas simplement d'un départ d'un pays vers un autre.
Les deux expériences se répondent.
Les compétences circulent.
Les pratiques circulent.
Les représentations circulent.
Les relations circulent.
La mobilité devient alors une forme de circulation humaine et intellectuelle.
C'est ici que la notion de réciprocité prend tout son sens.
Le volontaire ne se contente pas de découvrir un territoire.
Il y apporte aussi son expérience, reçoit celle des autres et participe à la construction d'un espace commun.
L'interculturalité n'est donc pas seulement la coexistence de nationalités différentes.
Elle est une compétence qui se construit dans l'écoute, l'adaptation, la confrontation des représentations et la capacité à travailler ensemble malgré les différences.
Ce que cette expérience nous apprend
Cette expérience permet de retenir au moins quatre enseignements.
Premièrement, une mission peut être un laboratoire.
Le terrain confronte le volontaire à des situations que les documents de mission ne peuvent pas entièrement anticiper. L'expérimentation devient alors une méthode d'apprentissage.
Deuxièmement, le volontaire peut être producteur de solutions.
Amar et Niama ont transformé une thématique internationale — l'ODD 10 — en expériences concrètes adaptées à deux contextes différents.
Troisièmement, l'impact peut se trouver dans la continuité.
Lorsqu'une activité expérimentée pendant une mission est reprise dans la programmation d'une structure, elle laisse une trace au-delà de l'intervention initiale.
Quatrièmement, la mission transforme également celui qui la réalise.
La compétence, la confiance, l'autonomie, la capacité d'adaptation et les relations construites constituent des résultats qui restent souvent invisibles dans les bilans classiques.
De la mission à la connaissance
C'est précisément cette dimension que le CODEVS souhaite davantage documenter.
Une mission ne devrait pas disparaître avec le départ du volontaire.
Elle devrait laisser des traces :
un récit, une compétence, une pratique, une relation, une donnée, une connaissance.
Le parcours d'Amar et de Niama constitue ainsi davantage qu'un témoignage.
Il devient une matière de capitalisation.
Il permet de poser une question plus large :
Que produisent réellement les mobilités volontaires sur les personnes, les organisations et les territoires qui les accueillent ?
Cette question mérite d'être documentée dans la durée.
Parce que les transformations les plus importantes ne sont pas toujours celles que l'on peut compter immédiatement.
Une mission se termine. La trajectoire continue.
Le volontariat est souvent raconté à travers son commencement : le départ, la mission, l'arrivée sur le terrain.
Mais une autre histoire commence lorsque la mission se termine.
Le volontaire revient avec une expérience.
Il retrouve son environnement.
Il réinterprète ce qu'il a vécu.
Il conserve certaines relations.
Il transfère certaines compétences.
Il peut modifier ses projets.
Il peut devenir à son tour ambassadeur, mentor ou acteur d'une nouvelle initiative.
La mission n'est alors plus une parenthèse.
Elle devient un morceau de trajectoire.
C'est cette dimension que le CODEVS souhaite désormais mieux regarder.
Une mission se termine.
Une expérience demeure.
Une relation continue.
Une compétence se transfère.
Une pratique peut s'ancrer.
Et une histoire peut devenir une connaissance.
Parce que derrière chaque mission de volontariat se trouve une trajectoire humaine.
Et certaines des transformations les plus importantes sont précisément celles que les indicateurs classiques ne permettent pas encore de voir.
Les trajectoires invisibles du volontariat commencent ici.